Le 22ème siècle portera un soutien-gorge

Nous sommes en 2112. Robin est déprimé. Il a pourtant une carrière relativement satisfaisante, il est agent du service public, il a l’impression que son métier a du sens. Cela dit, il a l’impression qu’il est arrivé au bout de ses capacités: il ne se sent pas l’âme d’un stratège, comme le sont ses supérieures hiérarchiques.

Le vrai problème, il vient de sa relation de couple. Il aimerait s’investir, il voudrait faire des enfants. Il est prêt à passer à mi-temps pour les élever, même s’il a peur que les dizaines de nanas sur-diplômées se jettent sur son poste et qu’il ne puisse plus être réintégré dans son équipe.

Mais quelque chose le retient. Peut-être simplement que Camille ne lui a jamais dit « Fais-moi un enfant ». Dans leur couple, c’est elle qui décide. Mais c’est normal, c’est une femme.

Robin est né avec l’idée qu’au 22è siècle, les hommes et les femmes étaient égaux, mais plus il grandit, plus il réalise que c’est une illusion. C’est Camille qui est forte, Camille qui est le pilier, Camille qui peut tout encaisser, Camille qui malgré tout garde le sourire, qui est douce. Camille sait tout faire, de la ratatouille au cloud computing. C’est elle qui a monté les panneaux solaires sur le toit. C’est elle qui a su gérer la mort de sa mère.

Robin se demande si finalement, il ne serait pas interchangeable avec un autre. Si le jour où Camille décidera de faire un enfant, elle n’en choisira pas un plus blond, plus musclé. Serait-il devenu un simple donneur de sperme?

Il aimerait avoir le courage de tout claquer, de sortir, de hurler, de faire quelque chose. Mais qu’est ce qu’il vaut, lui, dans une société dirigée par les femmes? Il voit bien au boulot qu’il est dépassé par les évènements, qu’il encaisse moins bien les critiques, il n’arrive pas à gérer autant de dossier que Fanny ou Marie. Céline, sa directrice, a toujours su y mettre les formes, mais elle le lui a déjà fait remarquer.

Parfois, il en parle avec ses amis. Igor a fait le choix de rester à la maison pour s’occuper de ses trois enfants. Il dit que comme ça, il se sent utile. Bien entendu c’est malgré tout sa femme qui trace les grandes lignes de leur éducation, mais tout le monde semble s’y retrouver. Ils organisent une fête samedi prochain pour leurs cinq ans de PACS. Ils ont l’air amoureux.

Matthieu, lui, n’a pas cette chance. Il ne trouve pas de travail, il n’arrive pas à vendre ses compétences ni son diplôme sur le marché du travail. Le taux de chômage n’est pas dramatique pourtant, mais la compétition est rude, et il  est difficile pour un homme de s’imposer dans son secteur, de nos jours. Il fut un temps où Matthieu peignait. Il avait même du talent, lui avait-on dit, mais petit à petit, il avait laissé ses pinceaux sécher dans leur pot et la poussière se déposer sur son chevalet. Sans travail, sans ambition, Matthieu ne parvient pas à séduire. Robin se console en se disant qu’au moins, lui, il a un travail, il a une compagne. Mais pour combien de temps?

Robin se rappelle quand il était petit. Son arrière-grand-père Raphael lui racontait comment était la vie, « de son temps ».

A l’époque, disait-il, les hommes devaient assumer le rôle du travailleur, pour nourrir le foyer. Les femmes restaient à la maison et s’occupaient des enfants. Elles ont du se battre pendant des décennies pour atteindre des postes de direction, me racontait-il. Je n’y croyais pas: comment se pouvait-il que la société fonctionne si seuls les hommes en tenaient les rennes?

Elle ne fonctionnait pas si bien que ça, d’après Grand-Père-Raphael. « Tu n’as qu’à ouvrir un livre d’Histoire, mon petit »: génocides, totalitarismes, crises, famines, catastrophes naturelles. Le 21è siècle n’est pas exactement l’illustration d’une société en paix.

« Aujourd’hui, on n’en parle plus, il n’y a que l’égalité qui compte. Mais il n’y a pas si longtemps, une femme gagnait moins d’argent qu’un homme ».

Ça fait presque sourire Robin, qui se demande comment Céline ou Camille réagiraient s’il leur disait qu’il voulait être payé plus, parce que c’est un homme.

Il est 18H30, Camille ne va pas tarder à rentrer. Comme tous les soirs, il se demande ce qu’il va faire à manger, mais il ne sait pas. Camille le sait, et elle lui envoie un texto en lui demandant gentiment s’il peut faire bouillir de l’eau ou découper des courgettes. C’est ce genre de rituels qui donne du sens à son existence.

PS: merci à Camille et Joseph, mes muses.

4 réflexions sur “Le 22ème siècle portera un soutien-gorge

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